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MODULE 2 - PHASE PRÉPARATOIRE

Vécu partagé et contact avec la nature

Mar 9 / Christine Drolet, M.Sc. psychoéducatrice

Crédit photo: Geneviève Locas, 2026.

Le vécu partagé au cœur de nos interventions psychoéducatives : retour d'expérience du refuge Swaggin

J’ai eu plusieurs coups de cœur lors de ma dernière expédition en refuge et raquette. Le séjour que nous avons vécu avec 12 jeunes et 4 intervenants a été profondément marquant, et j’avais envie de témoigner, à travers ces quelques lignes, de ce que peut représenter une séquence d’intervention psychoéducative  par la nature et l'aventure avec un groupe en contexte de persévérance scolaire. 

Notre code de valeur pour une vie de groupe satisfaisante

Après l’accueil du groupe au refuge, l’installation de l’équipement individuel et le repérage de notre environnement, la première activité était à définir et impliquer les jeunes dans notre code de vie. J’ai animé une activité psychoéducative qui favorisait leur autonomie et leur communication dans l’atteinte d’un code de vie de groupe.

Lorsqu’on a demandé aux participants d’identifier les valeurs importantes pour eux, voici ce qu’ils ont ressorti, en ordre d’importance : le respect, la solidarité et l’ouverture d’esprit. Dans ces valeurs, se retrouvaient en sous-points l’écoute, le travail d’équipe, la bienveillance et la participation.

Et comment avons-nous réinvesti ces valeurs choisies par les jeunes?
On a fait, entre autre, l'une des spécificités du psychoéducateur :  l’utilisation psychoéducative. Concrètement, cela s'est fait en rapportant et soulignant dans le vécu partagé les liens directs entre les valeurs identifiées par le groupe et les comportements directement observés, et ce, tout au long du séjour.

À titre d’exemple, toutes les tâches étaient réparties entre les sous-équipés, ce qui a permis à chacun de se sentir impliqué et engagé dans l’expédition. Ces sous-équipés étaient choisis de manière autonome par les jeunes, dès la première activité du séjour. Pendant les trois jours de l’expédition, les équipes se relayaient pour préparer les repas, allumer le feu, aménager le refuge et les aires communes, nettoyer les espaces communs et laver la vaisselle. Valeurs : Travail d’équipe et participation.

Lorsqu’un participant se sentait moins bien ou avait besoin d’une pause, ils se relayaient. Valeur : Écoute et bienveillance.

Parfois, les jeunes « oubliaient » leurs rôles et responsabilités. Ce sont alors les intervenants et même parfois d’autres jeunes qui leur rappelaient avec respect, soulignant l’importance de la vie de groupe et de leur engagement. Valeur : Solidarité et respect.

Lorsqu’une situation imprévue permet un vécu expérientiel porteur

En expédition, il y a souvent des situations inattendues qui surviennent ! Il faut savoir faire preuve de souplesse et de réactivité, s’adapter rapidement et trouver des solutions.  À titre d'exemple, un problème avec le brûleur nous a forcés à allumer un feu de cuisson à l’extérieur pour le souper de notre première soirée.
Ce qui m’a le plus marqué et ce que je n’oublierai jamais, ce n’est pas la complexité logistique, mais bien la patience, la compréhension et nos capacités d’adaptation.

Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est l’esprit d’entraide spontané qui a émergé chez les jeunes dans cette situation. Installée autour du feu de cuisson du poulet, mon équipe de jeunes s’est réparti des tâches non prévues : l’une communiquait à l’équipe à l’intérieur du refuge nos besoins au talkie-walkie, un autre faisait l’aller-retour avec la viande cuite, une autre revenait avec les aliments à faire cuire, pendant qu’un jeune m’aidait à gérer la cuisson sur le feu. Chacun trouvait sa place dans l’action et c’était beau à voir !

Dans cette situation, nous avons travaillé sur la communication interpersonnelle et le travail d’équipe en vue d’un objectif commun. Cette situation ayant été significative dans un contexte de vécu partagé est un levier extraordinaire pour de l'utilisation psychoéducative. Dans un contexte différent, à l’école ou dans un organisme, si un des intervenants témoins d’une telle situation perçoit chez un jeune des défis reliés à la communication interpersonnelle ou à la recherche de solution, ou encore au travail en équipe, il peut ramener cette situation à la conscience. Des questions ouvertes sur son vécu peuvent être posées pour aider le jeune à développer ses compétences d’adaptation et ainsi, transférer ses apprentissages d’une situation à l’autre. 

Douceur du matin dans le respect des besoins du groupe

Chaque matin, je me réveille dans mon sac de couchage chaud, je me tortille pour m'habiller en silence et je sors dehors. Il est 6 h 15. La neige craque sous mes pas alors que les premiers sons de la nature se font entendre. Les oiseaux ont déjà commencé leur journée, je profite de ce moment paisible pour me brosser les dents en regardant le ciel.

C’est un instant de calme avant le début d’une nouvelle journée. En rentrant dans le refuge, le feu crépite doucement. Une bûche est déjà ajoutée dans le poêle avant de réveiller les jeunes à 7 h. On allume le brûleur pour faire bouillir l’eau du chocolat chaud. Les jeunes nous rejoignent peu à peu ensuite dans le salon, encore un peu endormis, dans leurs vêtements confortables et leurs pantoufles.

Je les salue un à un, m’intéressant à leur nuit et à leur bien-être actuel. Une fois prêts, je distribue une grosse guimauve et un verre de chocolat chaud à chacun, et on commence la journée en présentant la programmation en douceur. 

Le vécu partagé dans cette situation est toujours présent et central dans mes interventions psychoéducatives pendant le séjour. En m’engageant activement dans les routines quotidiennes et les activités, je deviens une présence dynamique et bienveillante, contribuant positivement à l’environnement des jeunes et des adultes du groupe. 

Randonnée en raquette et pleine conscience

Nous avons commencé la deuxième journée par une randonnée en raquettes. Avant d’entrer dans le sentier, j’ai demandé aux jeunes de vérifier que leurs raquettes étaient correctement attachées. Deux personnes les avaient mises à l’envers. Nous avons ri, pris une photo de groupe avec l’arrivée de notre photographe préférée, Geneviève Locas, puis nous sommes partis.

Nous avons commencé lentement pour nous ajuster, en rattachant les raquettes, aidant ceux qui tombaient et enlevant une couche de vêtements.
Nous avons pris le temps d’observer la forêt, les trous dans les arbres, la lumière dans la cime, d’écouter la rivière à notre droite. Nous avons bu de l’eau, nous nous sommes encouragés et adaptés aux montées et descentes.

Nous avons fait un moment de pleine conscience dans un endroit magnifique près de la rivière. Nous avons senti le soleil sur notre visage, l’air sur notre peau, écouté l’eau couler et pris de profondes respirations. Plusieurs participants nous ont dit que ce moment était l’un de leurs préférés.

Après le dîner, le rythme a ralenti et les jeunes étaient plus connectés. J’entendais des rires et voyais leurs visages rayonnants. Geneviève captait ces instants.
Lorsque nous sommes revenus au point de départ, les jeunes se sont donné une tape dans la main, remplis de fierté pour ce qu’ils venaient de réaliser.

La randonnée n’a pas été un succès en raison du nombre de kilomètres parcourus, mais grâce au respect du rythme du groupe, aux éclats de rire et aux moments de silence partagés, à la communion avec la nature et avec nous-mêmes.

Ce qui importait, c’était de relever un défi adapté à nos capacités, de sortir de notre zone de confort et d’en être fiers ! 

À titre de psychoéducatrice, voici ce qui est le plus difficile à mettre en oeuvre mais qui est également, à mon sens, le plus stimulant dans ma pratique professionnelle: la mise en place d'un défi dynamique qui est adapté au groupe.

Brièvement, cela vient à proposer un équilibre entre l'effort demandé et les ressources de l'individu, afin de favoriser son développement sans le mettre en échec ou provoquer de désengagement. Quand il est mis en place de manière optimale, il permet de maximiser le potentiel de l'individu en l'aidant à développer ses compétences d’adaptation dans un environnement sécurisé et soutenant.

Si le défi est trop simple, l'individu et le groupe peut se désengager. Alors j'avais à offrir une randonnée en raquette qui allait être stimulante et intéressante pour chaque personne du groupe. Si c’est le défi est trop difficile ou complexe, ils risquent de se décourager et en situation d'INA, les risques peuvent être dupliqués (blessures, engelures, deshydratation, etc.). Le défi permet aussi aux jeunes de vivre des situations concrètes où ils peuvent tester leurs compétences, prendre des risques mesurés et apprendre par l’action.

Mon expérience clinique, mes connaissances du groupe, mes évaluations initiales et continues ainsi que ma connaissance du terrain me permettent à ce moment d'ajuster de manière dynamique le défi permettant de maintenir l'intérêt de tous et leur motivation à persévérer. Pendant les deux heures de notre randonnée, je vais régulièrement évaluer, observer et m’assurer d’ajuster le rythme, les pauses, le temps de dîner, la distance de marche, afin que le groupe, dans un contexte de plein air qui comporte ses propres défis, puisse graduellement acquérir de nouvelles compétences, renforcer sa confiance et développer sa résilience.

Gratitude et vie de groupe : se connecter aux autres

Dans la soirée de la deuxième journée, après mon retour des toilettes sèches, j'ai pris le temps de m'arrêter et d’observer par la fenêtre depuis l’extérieur du refuge. J’observais les ombres et les lumières à l'intérieur, j’entendais les rires et les bruits.

À ce moment, j'ai ressenti une profonde gratitude d’être là, de pouvoir offrir à ces jeunes des moments de reconnexion humaine et des expériences significatives en nature. J’ai pensé que la plupart n’ont probablement jamais vécu ou rarement des expériences similaires.

Cette même soirée, nous avons invité tout le groupe à manger des s’mores avant d’aller se coucher. Nous avons préparé nos bâtons, fait griller les guimauves au-dessus du feu, puis les avons écrasées entre deux biscuits avec du chocolat… pour finalement en avoir littéralement partout sur les mains.

C’est mieux que les écrans avant de dormir, non ? 😊

Moments marquants collectifs et coups de cœur

- J’ai en tête le silence et la contemplation pendant notre randonnée en raquettes. Les jeunes en tête de ligne marchaient calmement, attentifs à la nature autour d’eux. À l’heure du dîner, certains se sont couchés dans la neige. Ils étaient simplement là, ensemble, dans l’instant présent, à profiter des bienfaits d’être dehors.

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Même se laver les mains devenait une activité collective : une personne tenait le bac pour l’eau usée et ouvrait le robinet, quelqu’un se lavait les mains pendant qu’une autre passait la serviette pour le séchage.

- Un détail qui m’a fait sourire : le papier de toilette apparaissait mystérieusement dans les toilettes extérieures. Il y en avait toujours, sans qu’on sache qui venait le remplacer !

- Je pense aussi à la patience du groupe lorsque le spaghetti a mis plus de deux heures et demie à cuire, parce que l’eau n’a jamais vraiment bouilli.

- Il y a aussi eu des moments plus légers, comme quand j’ai totalement raté le café que j’avais préparé avec soin pour l’équipe d’intervenants. Nous avons bien ri en voyant la mélasse sortir de ma cafetière le deuxième matin… avant d’ajuster ma méthode et de finalement recevoir le titre du meilleur café de l’expédition !

-Lors de notre dernier déjeuner ensemble, j’ai partagé ma gratitude avec tout le monde. J’ai nommé à voix haute la chance que nous avions : avoir de la nourriture, être ensemble dans l’harmonie, vivre ces moments de joie et de partage.

Pastilles de qualités : quand une activité simple devient un moment marquant

Pendant les trois derniers jours, j’ai été touchée par la capacité des jeunes à faire de l’introspection et à partager au reste du groupe. Lors d’une activité psychoéducative de retour sur l’expérience, chacun devait écrire une qualité qu’il percevait chez les autres participants sur leur pastille individuelle.

Un jeune a confié à un intervenant au début de l’activité : « Je suis certain que je n’aurai pas beaucoup de qualités écrites sur ma pastille. »

L’intervenant lui a répondu : « Je te confirme qu’à la fin de l’activité, tout le monde aura sa pastille remplie de qualités. »

Lorsque l’activité s’est terminée, les 16 participants ont récupéré leur pastille. Je leur ai demandé de prendre un moment de silence pour lire ce qui y était écrit.

Avant même que j’aie terminé ma consigne, ce même jeune avait déjà commencé à lire.

C’est à ce moment-là qu’il a réalisé que sa pastille était remplie… des deux côtés.


Réalisations professionnelles et confirmation de l’impact de l’INA
Pendant notre séjour, j’ai réalisé une chose importante : en organisant la vie de groupe pour nos participants, j’ai réussi à créer un environnement sûr et bienveillant malgré l’effet de nouveauté et l'inconfort généré d'être en plein air l'hiver, sans comodités habituelles.

C'est pour moi un art de pouvoir créer un espace où chacun se sent le bienvenu, où nous pouvons partager des moments ensemble, où nous apprenons à nous connaître différemment et dans lequel nous pouvons démontrer de la vulnérabilité sans crainte d’être jugés.

Je réalise que de leader ce groupe aura été possible grâce à l'accumulation des compétences que je développe depuis plus de 20 ans. De mes valeurs qui sont bien ancrée et de intentions d'intervention qui suivent les approches probantes.

L’équipe d’intervention joue un rôle crucial grâce à sa collaboration entre les intervenants, les logisticiens, les facilitateurs de plein air et guides d'aventure, les directeurs de programmes des différents organismes partenaires. L'équipe d'intervention fait une différence immense : la communication entre eux, le sens donné aux objectifs de groupe, le partage des rôles et des responsabilités, le sens de l'initiative, et toutes les attitudes relationnelles impliquées lorsqu'on travaille auprès de jeunes présentant des difficultés et des besoins divers.

En expédition et en intervention en général, c'est important de cerner les forces et les capacités des membres de notre équipe. Dans notre contexte, nous avons pu permettre aux intervenants m'accompagnant d’être dans leur lumière afin qu’ils puissent animer chacun une activité qui leur tenait à cœur et dans lequel ils se sentaient compétents. Je les ai observés de loin, avec satisfaction, tandis que les jeunes apprenaient à allumer un feu de camp avec de l’amadou, s’amusaient à jouer au Tic-Tac-Toe géant avec des raquettes et amélioraient leur communication en participant à un jeu de nœuds avec les mains.

La fierté des intervenants quand les jeunes leur disent qu’ils ont apprécié leur activité… Ça, ça n’a pas de prix !

Cette expérience m'a démontré, une fois de plus, que j’ai fait le bon choix en ce qui concerne ma carrière professionnelle. 


Développement de compétences transversales par le plein air 
En conclusion, j’espère que vous avez saisi l’importance d’une expédition comme celle-ci pour les jeunes participants et les intervenants qui les accompagnent. Elle offre une occasion unique de cultiver des compétences transférables dans d’autres aspects de leur vie. Ces compétences d’adaptation émergent grâce à l’expérience vécue.

- Apprendre à cuisiner en plein air et organiser ses repas
- Laver la vaisselle et organiser l’équipement nécessaire sans eau courante
- Utilisation des latrines (bécosses) extérieures, exposées aux intempéries
- Brossage des dents avec une gourde
- Gestion de la température corporelle et des équipements personnels pour dormir dans un refuge
- Attribution de rôles et responsabilités au sein du groupe, même lorsqu’on n’en a pas envie
- En plus encore ! 

Christine Drolet
M.Sc. psychoéducatrice
Convaincue que le plein air constitue un puissant catalyseur pour promouvoir l’éducation inclusive, différenciée et favorisant la santé mentale positive.

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